Patricia KINARD

Patricia Kinard n’a pas suivi le cursus d’une école d’art. Licenciée en Histoire de l’Art et Archéologie de l’ULB, section arts contemporains (mémoire sur Octave Landuyt). Elle étudie la peinture chez Blanche Desmarets qui lui apprend à voir la couleur des reflets et à les traduire par l’usage de teintes pures. Les derniers exercices l’amènent à travailler le blanc sur blanc à partir du modèle d’une poupée de porcelaine. Un face à face avec, comme modèle, une poupée de porcelaine, induit un processus d’introversion douloureux qui marque le début de l’œuvre à venir.

1983 : 1ère exposition solo à Bruxelles dans la galerie Rencontre avec, côte à côte, des représentations de Fœtus et de poupées de porcelaine. Peinture lisse en glacis sur fond blanc.

Il s’en suivra une suite de « Portraits », visages de face parés de coiffes et de costumes empruntés au théâtre royal de la Monnaie. Peinture lisse en glacis sur fond blanc puis coloré.

Un modèle, un enfant à l’âge de l’entrée en adolescence est choisi comme acteur d’une suite de « rêveries » dont le décor devient peu à peu celui d’une cathédrale. Peinture en touches plus larges. Dialogue entre le fond et la figure.

L’architecture et particulièrement la nef gothique des cathédrales deviennent le sujet des toiles. Bientôt, le cadrage ne privilégie plus que le portail. Les contours s’estompent au profit d’impressions (Int Art Gallery, 1986).

Désormais, c’est à la surface de « Portes » (claires de Grèce ou sombres de Barcelone) que s’inscrit la marque du temps. La peinture gagne en épaisseur sur un motif en pleine page, frontal. En 1990 et 1992, ces portes se nourrissent de signes et d’écritures qui paraissent sourdre du bois lui-même à la manière d’appels (« Parcours initiatiques » et « Tarot-Thora » galerie X+ et Galerie Jipian). Dans l’exposition « Pacific Memories » (galerie X+, 1992), une installation est inscrite dans un parcours musical qui, insensiblement passe des « Chants sacrés » de Verdi au chant des baleines.

De ces portes apparaissent bientôt des constructions géométriques qui s’apparentent à des mandalas junguiens mêlés à des motifs végétaux issus de la statuaire antique (Gal Bastien, 1993). Chromatismes de terre.

Un voyage à Rome provoque une nouvelle conception du temps qui inclut le mouvement tournoyant. Suite des « Entropies » bientôt suivie, après un autre voyage, au Népal, par une peinture où le vide central repousse vers les bords, les motifs végétaux sur fond de rouges ou de bleus profonds (Musée de la Porte de Hal, 1994).

Un empoisonnement du foie par les pigments l’oblige à abandonner la peinture à l’huile. Pendant un an, elle cherche, jette et peu à peu, apprend à penser « autrement » la technique picturale. Les premières acryliques, en harmonies de terres ou de variations monochromatiques blanches ont pour objet la forme épurée d’une fleur fermée (Galerie Christine Colmant, 1997). En 2000, elle présente un ensemble inspiré par les différentes sensations liées aux saveurs du thé (Galerie Mijlpaal, Heusden).

Un nouveau voyage, au Japon cette fois, la plonge au cœur des jardins et temples de Kyoto. Une nouvelle suite de toiles évoque les bruissements d’une bambouseraie (Galerie Artiscope, 2001).

Les blancs dominent bientôt des compositions méditatives aux rythmes répétitifs formés par de longues bandes parallèles (parfois aux bords déchiquetés). En intégrant à sa palette des pigments iridescents, les teintes de ces « Pluies de Printemps » se modifient en fonction du déplacement du spectateur induisant la sensation d’impermanence. L’écriture se diversifie, usant parfois de collages de papiers japonais, voire de feuilles séchées. L’or couvre aussi de grandes surfaces de papiers froissés (Galere Artiscope, 2003)

A la mort de son père, son intérêt pour l’univers floral (le plus riche en termes d’intensités chromatiques) la conduit à une suite de « Jardins » en rouges (Galerie Fred Lanzenberg, 2006) dans lesquels les pétales deviennent avant tout des touches qui participent à une sorte de semis.

Suivront des paysages noirs (Galerie 2016, 2008) puis d’autres habités par de petits personnages empruntés aux cartes postales des années 1930 (« Spirit » chez Artiscope, 2010). Comme cela s’était passé avec les « Rêveries », les figures font bientôt place à de vastes impressions paysagères composées durant deux ans comme autant d’hommages à la musique de Mahler et de Dutilleux (Gal Bartoli Marseille, 2012, Galerie 2016, 2013). L’écriture joue de toutes les variations graphiques, du trait à l’informe, de l’étendue à la ponctuation.

Depuis 2014, sa fascination pour la lumière méditerranéenne et ses nombreuses visites au parc du Museum d’Histoire naturelle de Paris inspirent un travail intitulé « entre ciel et fleurs » qui n’a jamais été aussi coloré et créatif en termes de procédure.

L’expérience de la force éblouissante des lumières et la puissante présence des ouvertures dans le ciel qui habitent les compositions ont pour origine des errances dans un ancien parc situé aux confins de la réserve naturelle des Calanques. Ce sont des vues surprises entre les massifs floraux, les arbres sombres, les champs de graminées. Des vues à leur tour emportées par des fuyantes, des découverts, des plongées quand, depuis le sommet des rochers, la mer et le ciel se rejoignent. Le travail de peinture débute donc avec la mémoire de ces instants bénis et de ces couleurs du sud de la France. A partir de ce moment, de retour dans son atelier bruxellois, après avoir invité le silence, Kinard entre dans un espace imaginaire et en devenir dont elle ignore encore tout. Ou presque. Car celui-ci s’enrichira au fil des heures d’autres émotions liées à l’écoute permanente de certaines musiques. Et de citer Henri Dutilleux, Gabriel Fauré ou Regis Campo. « Shadow of Time », « Tout un monde lointain », « La nuit étoilée ». Des espaces de sons qui par intuition (le chef d’orchestre Kanako Abe évoque la synesthésie), se font intuitivement espaces chromatiques, rythmes et textures. Le souvenir des chemins empruntés s’entremêle donc avec d’autres espaces, sonores, qui accompagnent jusqu’à leur terme les gestes, les décisions et les visions de l’artiste. Un ensemble de ces toiles sera présentée dans le déambulatoire de la cathédrale Saints Michel et Gudule en 2015 alors qu’une vaste composition en quatre parties or, devenue pérenne, se dresse désormais sur l’ancien autel du chœur de l’édifice.

En 2016, elle présente ses nouveaux travaux dans le cadre très particulier d’un hôtel de maître signé Ernest Blérot construit en 1904 le long des étangs d’Ixelles selon une esthétique qui mêle les acquis de l’art nouveau et les leçons de l’école viennoise. Trois ensembles sont présentés. D’abord, des peintures sur toile dont certaines ont été inspirées par l’atmosphère du lieu et la présence de l’étang qu’avoisine la demeure. Ensuite, des œuvres sur papier associant, à l’écoute de la musique des années 1900, photographie et peinture. Enfin et pour la première fois, une douzaine de photographies sur papier Arches réalisées sous le signe de l’étrange à partir de prises de vue réalisées dans la Maison Flagey.

Son regard posé sur les surfaces de l’étang initie une suite de compositions dans lesquelles le regard plonge dans les bleus profonds qui appartiennent autant aux profondeurs de l’eau qu’à celles du cosmos (Galerie Demange, « Paysages de l’indistinct »). Une nouvelle et grande composition composée de quatre toiles séparées par une colonne est placée dans l’espace de méditation (le claustra) de l’église Saint Merri à Paris en 2017.